La Belgique est un pays décidément étonnant. La qualité de vie y est réputée élevée, et pourtant, à de très nombreux égards, l’organisation collective laisse à désirer. Qu’il d’agisse d’enseignement, de justice, de lutte contre la pauvreté, de pression fiscale globale, de fonction publique, de vacances d’emploi, de finances publiques, de climat des affaires ou, last but not least, d’environnement, nous sommes très loin de figurer parmi les bons élèves de la classe européenne.
Si nos performances détonnent, laissant largement à désirer malgré les atouts, historiques, géographiques, culturels ou autres, détonnent également nombre de politiques. Nous taxons de manière atypique, nous organisons notre marché du travail de manière atypique, indexation automatique et norme salariale en tête, nous avons un système institutionnel atypique, avec des chevauchements de compétences innombrables entre niveaux de pouvoir, nous indemnisons les chômeurs et organisons les départs à la retraite de manière atypique.
Et la sagesse de se questionner s’impose : n’y a-t-il pas un lien entre ces choix différents et ces résultats médiocres ? Être atypique, c’est faire d’autres choix que la plupart des « pairs », et, au vu des résultats, et aussi étant donné les contraintes de l’ouverture des frontières et de l’intégration économique et financière, ces choix ne sont-ils pas un facteur explicatif important de notre piètre classement dans nombre de classements internationaux ?
Ce que la déclaration gouvernementale de De Wever I comporte, ce sont d’innombrables changements, dont certains d’envergure, qui réduiront l’exceptionnalisme des politiques socio-économique belges. Si ce qui est annoncé est mis en œuvre, après-demain, la Belgique sera un peu moins belge et un peu plus européenne. En même temps, que les candidats à la nostalgie soient rassurés : il y aura encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir penser que cette Belgique qui s’annonce sera radicalement différente de celle de 2024. C’est le paradoxe : l’accord de gouvernement promet des évolutions vraiment fortes, et en même temps personne ne peut raisonnablement penser, ne fut-ce que fugitivement, qu’avec cela notre marché du travail, notre appareil d’Etat ou notre fiscalité seront source d’inspiration pour d’autres pays ?
Prenons le marché du travail, où se trouve peut-être la mesure la plus emblématique de l’accord, à savoir la limitation dans le temps des allocations de chômage. Cette mesure se comprend, mais où est l’étude scientifique pour montrer que cette décision sera basculante ? Le vrai enjeu est ailleurs, dans l’offre de travail, tant en qualité qu’en quantité, une compétence institutionnellement fragmentée, et dans la formation des salaires, où à l’hérésie qu’est une norme salariale répond à cette autre aberration qu’est l’indexation automatique généralisée.
Soyons bien compris. Nous savons combien réformer est difficile, et la déclaration comporte du très bon, notamment le couplage entre solidarité et responsabilisation de tous les acteurs, à commencer par les citoyens mais aussi, et c’est heureux, employeurs et mutuelles. Toutefois, comment ne pas rester sur sa faim ? Tant qu’à tester les nerfs de la population, tant qu’à devoir faire un fameux effort de pédagogie politique, n’y a-t-il pas un risque pour la cohésion sociale de présenter un tel programme comme celui de la dernière chance quand on sait que, faute de toucher à ce qui importe le plus, le résultat a toutes les chances d’être perçu comme insatisfaisant ? Si on joue son va-tout, ce n’est pas pour un but en mi-teinte.
Si en matière de retraite, qu’il s’agisse des préretraites, de régimes préférentiels, des règles d’assimilation ou de malus, il y a du très bon, en revanche, côté fiscalité, c’est faible et, côté environnemental, c’est lâchement beaucoup trop peu. Là où l’abolition du régime des voitures de société est une évidence pour tous les experts internationaux, on a droit à une mesure favorable aux voitures hybrides. Là où on a un trou budgétaire à combler, on ne s’en prend pas vraiment aux 13 milliards d’euros de subventions aux énergies fossiles. Une vraiment mini taxe aéroportuaire et un micro tax shift entre pompe à chaleur et mazout, tellement mineurs, ne cacheront pas l’indignité de l’agenda environnemental de ce gouvernement.
Il est bon de s’aligner sur ce qui est pratique commune à l’étranger et il est bon d’expérimenter, et puis d’évaluer. Pour cela, saluons l’ambition réformatrice de ce gouvernement au décollage, en espérant que la confiance qui a manqué s’affirme et que celle-ci permette d’y adjoindre les mesures fiscales et environnementales que l’efficacité et l’éthique, conjointement, recommandent.