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Et si Marx avait anticipé l’intelligence artificielle ?

Je relis, ces jours-ci, le Manifeste du Parti communiste. Non pas pour y chercher une doctrine à ressusciter, mais parce que certains textes anciens possèdent cette étrange capacité à éclairer des mutations qu’ils ne pouvaient évidemment pas prévoir.En remplaçant, presque mentalement, la machine industrielle par l’intelligence artificielle, certains passages prennent une résonance troublante.

L’IA impose d’abord une transformation incessante des instruments de production. Or, lorsque les instruments de production changent, les conditions de production se transforment aussi. Et, avec elles, les conditions sociales. Ce n’est donc pas seulement un outil qui apparaît. C’est une architecture économique et sociale qui commence à bouger.

Le propre de cette nouvelle révolution technologique est précisément le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continu des situations acquises, l’insécurité et l’agitation permanentes. Aucun métier intellectuel ne peut désormais considérer que ses méthodes, ses compétences ou même son utilité sociale resteront inchangées.

L’IA possède aussi une dynamique naturellement mondiale. Elle a besoin de marchés immenses, de masses de données, de capacités de calcul et de capitaux gigantesques. Elle s’insinue partout, s’installe partout et accroche la planète entière au réseau de ses échanges.

Sa géographie est mondiale, mais son économie est profondément concentrée.

Car cette révolution met fin à l’émiettement des moyens de production. Elle centralise les infrastructures, les données, les modèles et la propriété entre un nombre réduit d’acteurs. Jamais peut-être une technologie aussi universellement accessible dans ses usages n’aura reposé sur des moyens de production aussi fortement concentrés.

Et puis vient la question du travail.Lorsque la machine peut accomplir une part croissante des tâches humaines, le travail risque, dans certaines fonctions, d’être considéré comme une marchandise dont le prix subit la pression de sa substituabilité. Plus une tâche devient standardisable et automatisable, plus la valeur économique de celui qui l’exécute risque d’être comprimée.

Le paradoxe est redoutable. La technologie devait libérer du travail répétitif. Elle peut aussi accroître l’intensité du travail restant. Produire davantage, plus rapidement, répondre en permanence, raccourcir tous les délais. Non plus accélérer la marche des machines, comme au XIXᵉ siècle, mais accélérer celle des cerveaux qui travaillent avec elles.

Marx et Engels n’avaient évidemment pas prévu l’intelligence artificielle. Mais ils avaient compris qu'une révolution des instruments de production finit toujours par devenir une révolution sociale.

C’est probablement là que commence le véritable débat sur l’IA. Pas dans la machine elle-même, mais dans la question de savoir qui la possède, qui en capte les gains et comment la société organise le bouleversement qu’elle provoque.


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