
Oui, il y a à se soucier de l’accessibilité aux études supérieures, mais s’opposer au relèvement du minerval comme le fait un certain nombre de jeunes est se tromper de combat, et plus encore quand le relèvement est différencié comme il vient d’être décidé par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
L’ascenseur social est loin de fonctionner comme on le souhaiterait. Dans un rapport de 2019, l’OCDE estimait, pour la Belgique, qu’il ne faudrait pas moins de 4 générations en moyenne pour qu’un enfant de famille défavorisée (appartenant au décile inférieur) gagne l’équivalent du revenu national moyen.[1] Donc, le discours sur la méritocratie et sur les manches qu’il suffit de retrousser est largement invalidé par les faits, ceux d’une tendance lourde à la reproduction des inégalités. Corriger cela passe-t-il par un minerval bon marché pour tous ? La réponse est non.
Pour commencer, rappelons ce qui a été décidé. Le minerval normal est resté gelé en valeur nominale, donc non indexé, à EUR 835/an depuis 2011. Ce montant est porté à EUR 1194 pour l’année académique à venir, ce qui correspond à un rattrapage de l’indexation, ni plus ni moins, et cela dans un pays où les revenus, salaires et allocations, sont indexés. Comme le pouvoir d’achat a eu tendance à augmenter depuis 2011, le nouveau tarif normal est même inférieur, en heures de travail, à ce qu’il était il y a 15 ans. Surtout, ce tarif ne s’appliquera pas à tous les étudiants. D’abord, pour les boursiers, le minerval restera à 0 euro. Ensuite, il y a deux paliers intermédiaires de revenus pour l’unité familiale de l’étudiant qui, s’ils ne sont pas dépassés, donnent droit à un minerval réduit, de, respectivement, EUR 374 et de EUR 835. Ainsi, l’étudiant d’un ménage de 4 personnes sera exempté de minerval bourse si le revenu familial est inférieur à EUR 58.000 et il ne devra s’acquitter d’un minerval normal que si ce revenu excède EUR 75.000. En-dessous de EUR 75.000, il n’y a même pas indexation du montant demandé et il y a même un élargissement de la tranche à minerval minoré. Or, EUR 75.000 par an, c’est largement plus que le salaire médian. On considère d’ailleurs que seul un étudiant sur deux sera concerné par le rattrapage de l’indexation du minerval.
Les étudiants qui s’opposent à ce rattrapage se doutent-ils qu’en fait un minerval bon marché pour tous est anti-redistributif ? Avec une surreprésentation d’étudiants provenant de milieux relativement privilégiés, nos universités ne sont pas un reflet exact de la société. Réclamer un minerval réduit pour tous, c’est donc « faire un cadeau aux riches » ! C’est donner pour une large part à ceux qui n’en n’ont pas besoin pour donner à la petite fraction qui, tout en dépassant le seuil supérieur de revenu familial, en auraient quand même réellement besoin. C’est idiot, et cela n’a même pas pour soi l’argument de la non-stigmatisation, avoir droit à un minerval minoré étant particulièrement discret. Et le risque de non-recours à ce droit est minime, grâce notamment à l’accès à un simulateur en ligne.[2]
Renoncer à cibler les mécanismes de solidarité, voilà le combat de celles et ceux qui s’opposent au rattrapage de l’indexation du minerval. Quelle défaite intellectuelle ! Ne l’oublions pas : l’argent non collecté au titre de minerval, c’est de l’argent en moins pour d’autres programmes de dépenses communautaires, eux nettement plus sociaux, à commencer par de l’argent en moins pour la petite enfance ou l’enseignement fondamental, là où se joue déjà une très grande part des inégalités. Pour les étudiants du supérieur, ce qui est efficace sur le plan social, ce n’est pas le minerval bon marché généralisé, pas plus que l’allongement des études ou l’augmentation du quota de revenus pour les jobs étudiants, c’est le relèvement des bourses d’étude et l’accès à des kots au loyer modéré.
L’enseignement obligatoire doit se concentrer sur ce qui est le plus important, et l’économie n’en fait a priori pas partie, mais, face à aux protestations actuelles sur le minerval, on en arrive à penser que l’initiation à la notion de coût d’opportunité serait drôlement bénéfique : l’argent non collecté au titre de minerval, c’est de l’argent en moins pour d’autres actions publiques plus sociales !
[1] OCDE (2019), L’ascenseur social en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale, graphique 1.5.