Blue Monday et burn-out: le vrai défi de notre profession
Temps de lecture: 4 min | 20 janv. 2026 à 05:00
Guy KAHN
Président @ Experts-comptables sans frontières | Administrateur @ Forum For the Future
Chères consœurs, chers confrères,
Aujourd'hui, 19 janvier, on nous annonce leBlue Monday, ce fameux troisième lundi de janvier censé être le jour le plus déprimant de l'année. Une formule accrocheuse, née en 2005 d'une opération marketing pour vendre des voyages, qui repose sur une pseudo-équation sans fondement scientifique. Une arnaque médiatique, en somme.
Mais si ce « Blue Monday » est une fiction, ce qui nous guette, nous, experts-comptables et conseillers fiscaux, est bien réel : le burn-out.
Je sais, ce n'est pas le moment d'en parler, surtout pas un lundi, ni en cette période. Entre les tracas de Peppol, les déclarations TVA qui s'accumulent et certains bilans à boucler, qui a le temps de lever la tête ? Pourtant, c'est précisément parce que nous n'avons jamais le temps que ce problème devient urgent.Aussi, si vous n'avez pas la possibilité de lire ces lignes aujourd'hui, revenez-y plus tard. Car ce burn-out nous guette toutes et tous.
Un phénomène trop massif pour être individuel
Quand un.e expert.e-comptable s'effondre, on parle volontiers de «mauvaise gestion du stress »,d’«incapacité à décrocher» ou de« fragilité personnelle ».Mais quand c'est un.e professionnel.le sur deux qui se dit à risque d'épuisement, il faut cesser de pointer du doigt ces personnes et regarder en face les conditions d'exercice de notre métier.
Le burn-out n'est pas une succession de défaillances isolées. C'est le symptôme d'un déséquilibre profond, le signal d'alerte d'un désajustement entre ce que notre profession exige et les ressources réellement disponibles pour y répondre. Pire encore : l'approche individualisante nous enferme dans l'auto-culpabilisation.« Si je n'y arrive plus, c'est que je manque d'endurance, d'organisation, de solidité.» Cette honte masque des réalités structurelles bien tangibles.
Des conditions d'exercice sous haute tension
Notre métier cumule aujourd'hui plusieurs sources de tension qui, prises isolément, semblent inhérentes à la profession, mais dont l'accumulation crée un terreau fertile pour l'épuisement :
Charge de travail élevée et constante,
Disponibilité permanente attendue par les client.e.s,
Difficultés de recrutement qui empêchent toute délégation sereine,
Instabilité permanente du cadre fiscal et complexité réglementaire croissante,
Responsabilité professionnelle lourde.
Dans ce contexte, l'épuisement n'est pas un accident individuel, mais un risque prévisible.
Prévenir : une question de compétences professionnelles
Aborder la prévention du burn-out uniquement sous l'angle du« bien-être »est insuffisant. Il s'agit avant tout de développer des compétences professionnelles précises, rarement enseignées.
Se connaître professionnellement.Beaucoup d'entre nous maîtrisent parfaitement les normes comptables et les subtilités fiscales, mais disposent de peu d'espaces pour identifier ce qui les mobilise durablement, ce qui les épuise, leurs zones de sur-adaptation. Cette lucidité n'est pas de l'introspection psychologique : c'est un outil pour exercer dans la durée sans s'user.
S'autoévaluer pour piloter, et non subir.Notre culture professionnelle repose sur l'évaluation externe, celle du client, de l'administration, de l’ITAA. Mais l'auto-évaluation structurée de notre pratique reste rare. Sans elle, nous avançons dans l'urgence, sans analyser ce qui fonctionne, ce qui doit être ajusté, ce qui doit changer.
Analyser la valeur ajoutée de nos tâches.Par habitude ou crainte, nous consacrons trop de temps à des activités à faible valeur ajoutée. Cette dispersion est l'un des facteurs majeurs d'épuisement. Savoir analyser son activité, ce n'est pas « faire moins », c'est faire des choix plus conscients.
Reprendre du pouvoir
L'enjeu central, c'est de déplacer notre regard : passer de« qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?» à «qu'est-ce qui, dans mon mode d'exercice, mérite d'être interrogé ?» Ce déplacement est difficile à opérer seul.e. Des espaces de recul , coaching, groupes de parole, co-développement, permettent de sortir de la culpabilité et de réinvestir les leviers d'action là où ils existent vraiment.
La question n'est plus seulement :« Suis-je assez solide pour tenir ?» Mais aussi: « Mon mode d'exercice est-il soutenable, et comment puis-je l'ajuster pour exercer durablement mon métier ? »
Reconnaître que le burn-out est un problème structurel n'est pas un aveu de faiblesse. C'est une démarche de maturité collective, qui ouvre la voie à une prévention plus respectueuse de la réalité de notre métier. C'est à cette condition que notre profession continuera à se développer sans sacrifier celles et ceux qui la font vivre.