Dirigeants, ouvrez les yeux: les États-Unis sont devenus notre risque systémique n°1.
Temps de lecture: 3 min | 20 janv. 2026 à 05:00
Bruno Colmant
Professeur, Membre de l'Académie Royale
Les hasards de la vie ont fait que lorsque j’étais CFO d’ING en 2005, j’ai pressenti, sur la base d’une confidence d’un banquier de J.P. Morgan, la crise des subprimes. J’ai ensuite dirigé la bourse de Bruxelles lors de son éclatement et compris la crise souveraine en octobre 2009, lorsque j’étais CEO adjoint d’AGEAS.
Outre une transformation personnelle, j’en ai tiré la leçon qu’on n’est jamais écouté lorsqu’on sort de la pensée collective (la question n’étant pas d’avoir raison, mais de répondre à un hypothétique risque). Jamais. C’est comme cela.
Le prophète est de mauvais augure, et les Pythies et autres Cassandre sont écartées, tout en voyant leurs visions reconnues a posteriori, mais en se voyant reprocher de ne pas avoir réussi à convaincre des risques que personne ne voulait entendre.
Alors, je m’adresse aux dirigeants d’entreprises et cette note répond à une conversation que j’ai eue avec l’un des plus brillants CEO de Belgique lors de ma promenade dominicale. Il faut penser l’impensable dans le pensable, le pensable dans l’impensable, et surtout l’impensable dans l’impensable.
Et ce qui arrive avec États-Unis (et ce n’est que le début) relève du début de l’impensable : nous sommes en conflit avec ce pays. Et même si cela se calme, cela recommencera. Trump a menacé de droits de douane à l’égard de 8 pays, et Macron menace les États-Unis de mesures dignes d’un belligérant. Le mal est définitivement fait.
Donc, il faut réfléchir à tous les scénarios : les États-Unis peuvent réduire la liquidité qu’ils fournissent aux banques centrales sous forme de swaps, effectuer des défauts sélectifs sur leur dette, mettre en œuvre une fiscalité punitive (voire dénoncer des conventions fiscales) et des restrictions au rapatriement de capitaux étrangers sur leur sol et nationaliser des actifs étrangers. Ils peuvent évidemment (et cela arrivera) déprécier brutalement le dollar.
Cela concerne toute entreprise européenne installée aux États-Unis, mais aussi toutes les banques belges qui, peut-être, utilisent ces fameux swaps pour assurer leur liquidité. Sont-elles immunisées, ou pas ? Et quelles seraient les conséquences ?
Mais d’autres risques existent : l’exclusion des chambres de compensation, le gel des avoirs souverains, voire une guerre juridique totale. Il y a aussi le chantage technologique (la restriction de l’accès aux services cloud), l’embargo énergétique et le retrait du parapluie militaire : un désengagement unilatéral de l’OTAN laisserait l’Europe sans défense conventionnelle ni nucléaire crédible.
Bref, il est urgent que les comités de direction et autres conseils d’administration réfléchissent dès demain à tout cela. Car, sur le champ de bataille économique, il y aura beaucoup de cadavres. Beaucoup. Et, à titre personnel, je n’investirais pas un euro dans une entreprise qui ne se poserait pas ses questions.