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Voir ce qui est caché

Mieux agir commence par regarder et reconnaître ce qui est invisibilisé.

Ce dont nous discutons en société est étrange, à la fois par ce qui est tu malgré son importance et par de qui est débattu malgré une portée limitée. Nous en avons encore eu un exemple avec la crèche sans visage, alors qu’errent à proximité des personnes sans abri dans une Région sans gouvernement. On a parlé des personnages anonymisés pour les universaliser mais au prix d’une décontextualisation et d’une standardisation. Ici, inversons notre regard et focalisons-nous sur l’absence d’yeux. Que ne voyons-nous pas ? Que voulons-nous ne pas voir ?

Prenons la protection sociale en Belgique. Il y a des abus, bien évidemment, et il faut les combattre avec détermination. Ils sont sources d’injustice, de mauvaise allocation de moyens forcément rares, de délégitimation de la solidarité publique, d’érosion de la cohésion sociale et même de fatigue démocratique. Mais que ne serait-il pas juste d’accorder une même détermination à dénoncer le scandale opposé ? Car, s’il y a des personnes qui perçoivent indûment des aides, il en est qui ne perçoivent pas ce à quoi elles ont droit, mais cela, nous ne le voyons pas. Ce « non-recours aux droits » a trois sources, la non-connaissance des droits, la non-demande (complexité administrative, peur de la stigmatisation, fracture numérique, …) et la non-réception de la demande (voir Odenore, 2010, et rapport bisannuel du Service Interfédéral de Lutte contre la pauvreté, décembre 2025). Et pas plus que la fraude sociale, le non-recours n’est une fatalité. Il faut voir le phénomène pour le reconnaître et agir !

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Dans ce qu’on dit ne pas voir, il y a de la tartufferie, et, au-delà, de l’hypocrisie, mais il y a aussi des faits politiques et socio-économiques majeurs. Et, à l’heure prochaine de la célébration de la Nativité, la crèche sans visage invite à penser à une invisibilisation particulièrement marquée dans nos sociétés marchandes, celle des aidants proches et plus spécifiquement des mères. Le temps consacré par les parents à l’éducation de leurs enfants, s’il devait être monétisé, atteindrait une valorisation astronomique. Et, dans les familles, malgré une évolution à saluer, la part assumée par les femmes restent majoritaire, et pas de peu, et cela y compris sous nos latitudes. Chez nous, la discrimination de genre sur le marché du travail n’est pas dans le recrutement de jeunes ayant fini leur formation – où, incidemment, en moyenne, les filles obtiennent de meilleurs scores – mais dans l’avancement de carrière. L’explication est simple : c’est parce les femmes assument nettement plus que leur part en tant que parent, en charge tant physique que mentale, déjà dans les couples qui tiennent et tellement plus encore en cas de séparation. Travail à temps partiel, pause-carrière, moins d’heures supplémentaires, urgences familiales à gérer, non-promotion, les contributions des mères sont majeures. Et leurs sacrifices financiers sont à la mesure, en termes de revenu du travail, d’épargne professionnelle et de droits sociaux, en particulier en termes de retraite.

Le travail des mères doit absolument être mieux valorisé, ce qui est affaire sonnante et trébuchante, mais pas que. Pour cela, il doit d’abord être reconnu. Et pour cela, en amont, il doit être vu. Il faut dès lors saluer, soutenir et faire connaître l’initiative « Momney Project » – mot-valise combinant « money » avec le « Mom » de maman – lancée par l’ONG MMM, Make Mothers Matter.[1] Il s’agit, à l’heure du renouvellement de ses billets de banques, pour l’illustration desquels la Banque centrale européenne (BCE) a lancé un concours, de privilégier des illustrations mettant en valeur l’apport incommensurable des mères quand il s’agit de nourrir, réconforter, éduquer et protéger. Loin de cultiver les stéréotypes de genre, il s’agit de reconnaître un état de fait et de le valoriser. Et quand il s’agit de valorisation, rien de tel qu’un billet de banque !


[1] https://makemothersmatter.org/fr/the-momney-project/

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