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Travailleur ou actionnaire, qui va encaisser les dividendes de l'IA ?

Nous traversons une époque de sidération technologique, l'un de ces moments rares où l'histoire semble s'accélérer sous l'impulsion d'une découverte qui redéfinit les contours de notre propre condition. L'intelligence artificielle n'est pas une simple itération de l'outil informatique : elle est une mutation anthropologique du travail et du capitalisme.

Mais derrière la stupéfaction face aux possibilités de l'intelligence artificielle et les promesses des développements algorithmiques, une question fondamentale se pose : qui va réellement encaisser les dividendes de cette révolution ?

La réponse à cette interrogation n'est pas simple et sera surtout évolutive dans le temps et dans l'espace.

Ma plus grande préoccupation concerne le partage des gains de productivité, c'est-à-dire la répartition de la valeur ajoutée additionnelle entre la rémunération du travail et celle du capital. Nous sommes à la lisière d'un affrontement, encore feutré, mais bientôt décisif, entre le travailleur et l'actionnaire. Il s'agit de déterminer qui, de l'humain qui collabore avec la machine ou du détenteur du capital qui possède — ou utilise — l'algorithme, tirera le bénéfice de cette véritable rupture industrielle. Car la productivité, dans son essence comptable, est le rapport entre une production et les moyens mis en œuvre pour l'obtenir. Si l'intelligence artificielle réduit drastiquement l'apport humain, le surplus dégagé bascule mécaniquement vers celui qui détient l'outil de calcul.

Le verdict des marchés

Les marchés financiers, qui sont les révélateurs d'anticipations rationnelles, ont déjà rendu leur verdict. En valorisant les entreprises technologiques à des multiples stratosphériques, ils anticipent une captation massive de la valeur actionnariale. La bourse considère que les gains de productivité de l'intelligence artificielle seront prioritairement, sinon exclusivement, reversés au capital. Dit plus crûment, dans l'esprit des investisseurs, il n'y a aucune raison pour que des travailleurs, dont la productivité augmente grâce à un outil qu'ils ne possèdent pas, obtiennent une rémunération supplémentaire. Le dividende ne sera donc pas social, mais patrimonial.


Si l'intelligence artificielle remplace le travail, elle remplace aussi l'assiette fiscale sur laquelle reposent nos systèmes de santé, de retraite et d'éducation. Les entreprises ne devront-elles pas, un jour, payer des cotisations sociales sur leurs robots et leurs algorithmes ?


C'est ici que nous touchons au cœur d'une problématique qui traverse deux siècles et demi de progrès humains, depuis la machine à vapeur de James Watt (1736-1819). Le fil conducteur est une lutte constante pour la répartition du "surplus", c'est-à-dire de la plus-value, dont Karl Marx (1818-1883) disait qu'elle était arrachée au prolétariat pour constituer un capital, sachant qu'il qualifiait le capital de "quantum" de travail. Je sais qu'il est dérangeant de parler de Karl Marx, mais je me limite à son analyse du machinisme du XIXe siècle. Dans son ouvrage Le capital, il affirmait que l'habileté de l'ouvrier deviendrait chétive face à la science prodigieuse. Marx entrevoyait déjà la substitution progressive de la science au travail immédiat, correspondant à la numérisation et à la robotisation contemporaine. L'intelligence artificielle est l'aboutissement ultime de cette logique : un capital qui pense, ou du moins qui simule la pensée, sans exiger de salaire.

La solidarité en question

Comment, dès lors, assurer une solidarité entre les hommes par un juste partage de la richesse ? Comment éviter que la rémunération du travail, socle de notre contrat social, ne soit totalement absorbée par un nombre restreint de détenteurs de capitaux, créant ainsi une société de rentiers de l'algorithme face à une multitude de prestataires de services déclassés ?

Cette question est d'autant plus importante que le spectre qui nous guette est celui d'une déflation technologique (que certains économistes qualifient de stagnation séculaire). C'est un phénomène paradoxal, déjà observé lors des précédentes révolutions industrielles : une croissance de la richesse globale s'accompagne d'une stagnation, voire d'une baisse, des prix et des salaires. Si l'offre explose grâce à l'automatisation, mais que la demande s'effondre faute de revenus distribués aux ménages, le système s'asphyxie de sa propre efficacité.

Transformation

Cette réalité commence déjà à se manifester de manière souterraine et ressentie, mais difficile à quantifier. Aux États-Unis, l'économie continue de croître alors que les créations d'emplois ralentissent dans certains secteurs clés. C'est peut-être le signe que la productivité augmente alors qu'elle est décorrélée de l'effort humain traditionnel. Les entreprises automatisent les tâches cognitives simples et réduisent l'embauche des débutants, tout en augmentant les capacités des employés les plus qualifiés. Si cette tendance est fondée (et il est trop tôt pour en formuler une affirmation définitive), alors nous assisterions au début d'une transformation où la machine ne complète plus seulement l'homme, mais commence à se substituer à son discernement.

C'est la structure même de notre financement fiscal et social qui est ébranlée, puisqu'il repose sur un prélèvement sur la rémunération du travail. Si l'intelligence artificielle remplace le travail, elle remplace aussi l'assiette fiscale sur laquelle reposent nos systèmes de santé, de retraite et d'éducation. Les entreprises ne devront-elles pas, un jour, payer des cotisations sociales sur leurs robots et leurs algorithmes ? C'est un débat ardu, qui froisse les dogmes libéraux, mais qui exigera une persévérance intellectuelle et une prospective courageuse. Car si nous laissons l'intelligence artificielle concentrer la richesse entre les mains de quelques-uns, nous préparons une fracture civilisationnelle. En d'autres termes, le dividende de l'intelligence artificielle doit être le moteur d'un nouveau contrat social, sous peine de voir notre modèle démocratique s'effondrer sous le poids de son propre progrès. La question de la taxation de la productivité automatisée ne pourra donc pas être éludée.


Ce texte a été publié dans la rubrique Débats de la Libre Belgique (opinion)

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