
Il y a des moments où l’on sent que la grammaire fiscale d’un pays n’est plus alignée avec la phrase économique qu’il est en train d’écrire. La Belgique n’est pas la seule, mais elle est un cas d’école : nous continuons à financer l’État-providence principalement par le travail, alors même que la nature du travail bascule — et que son volume « humain » pourrait se contracter sur une partie croissante des tâches à valeur ajoutée.
Le déclencheur, ces derniers mois, n’est pas un débat budgétaire de plus. C’est une accélération technologique qui rend concrète une hypothèse longtemps cantonnée aux colloques : le passage d’une automatisation des tâches à une automatisation des métiers. Les outils d’IA « agentiques » capables de lire, modifier et tester du code — et donc de remplacer une partie du travail intellectuel standardisable — ne sont plus de la science-fiction ; ils deviennent un produit. Anthropic a ainsi documenté l’usage de ses outils de codage, avec une logique assumée : un assistant qui ne se contente plus de suggérer, mais qui exécute.
Dans ce contexte, persister à raisonner comme si la base imposable « travail salarié de bureau » était stable, c’est préparer un choc budgétaire… puis feindre de le découvrir.
La plupart de nos recettes publiques reposent, directement ou indirectement, sur les revenus du travail et les cotisations sociales. Or c’est précisément cette assiette qui est exposée à un double mouvement.
Premier mouvement : la productivité “intellectuelle” devient une commodité. L’IA ne remplace pas l’intelligence humaine au sens philosophique ; elle remplace un nombre croissant de processus : analyser, synthétiser, rédiger, coder, documenter, contrôler, itérer… tout ce qui transforme une information A en livrable B selon une méthode relativement stable. L’alerte n’est plus marginale : au Forum économique mondial de 2026, la directrice générale du International Monetary Fund parle d’un « tsunami » sur le marché du travail, avec un ordre de grandeur devenu central dans le débat : 40% des emplois affectés globalement, jusqu’à 60% dans les économies avancées.
Deuxième mouvement : la reconfiguration sectorielle. Si une partie des gains de productivité « cols blancs » se matérialise rapidement, une conséquence plausible est un déplacement relatif de la valeur vers ce qui reste moins automatisable : opérations, logistique, maintenance, infrastructures, métiers de terrain, santé, soin, construction, énergie. Autrement dit : un risque de virage de “l’âge d’or” d’une partie des cols blancs vers une revalorisation (ou une tension) sur les cols bleus. Ce n’est pas une prophétie : c’est une lecture prudente d’un monde où l’offre de travail intellectuel standardisable devient plus abondante… parce qu’elle est partiellement produite par des machines.
Pendant ce temps, l’État continue à raisonner à l’ancienne : débats sur l’âge de la retraite, micro-taxations symboliques, ajustements de barèmes, et — surtout — dépendance massive au travail pour financer l’ensemble.
La Belgique part avec une contrainte supplémentaire : la pression fiscale et parafiscale sur le travail y est structurellement élevée comparativement à nombre de voisins (ce que rappellent année après année les publications de l’Organisation for Economic Co-operation and Development sur la structure des recettes et la charge sur le facteur travail).
C’est ici que le décalage devient dangereux : quand une assiette est à la fois très sollicitée et menacée, le système devient nerveux. Dans une économie où certaines catégories de travail voient leur pouvoir de négociation diminuer (par substitution technologique) tandis que d’autres deviennent rares, l’État risque de se retrouver pris en étau : recettes plus volatiles, dépenses sociales sous tension, et compétition internationale pour attirer l’activité résiduelle à haute valeur.
La tentation politique, dans un tel contexte, est connue : taxer ce qui “bouge moins” (immobilier, consommation, énergie), ou taxer « ce qui choque » (multinationales, plateformes, “robots”). Mais l’histoire fiscale est une spécialiste des fausses bonnes idées : une taxe “morale” est souvent une taxe contournable.
On tente depuis des années de neutraliser la concurrence fiscale, au nom d’une contribution jugée plus équitable. Les travaux de l’OCDE sur l’érosion des bases (BEPS) et, plus largement, la recherche d’un cadre international “fair” s’inscrivent dans cette logique.
Mais voilà le nœud de votre chronique : si l’on appliquait le même principe de neutralisation à la science et à l’innovation — “tout le monde ensemble, même rythme, mêmes contraintes, même prudence” — irions-nous plus vite ? Probablement pas. La compétition, qu’on le regrette ou qu’on l’assume, est un accélérateur puissant : elle pousse à investir, à prendre des risques, à attirer des talents, à industrialiser.
C’est exactement ce que l’on observe dans les politiques industrielles contemporaines : relocalisation, sécurisation des chaînes, subventions stratégiques, course aux semi-conducteurs, à l’énergie, aux batteries. La Chine et les États-Unis le font avec des philosophies différentes, mais une dynamique convergente : ramener la production au plus près des lieux de puissance (consommation, sécurité, souveraineté).
L’Europe, elle, hésite encore entre une identité normative (“réguler pour protéger”) et une identité de puissance (“produire pour peser”). Et pendant qu’elle hésite, la base imposable traditionnelle — le travail tel qu’on l’a connu — se fragilise.
La question n’est pas « faut-il taxer l’IA ? ». La question est : qu’est-ce qui restera durablement taxable dans un monde où une partie de la valeur est produite par des systèmes très mobiles, très scalables, et potentiellement peu ancrés territorialement ?
Trois pistes reviennent souvent, avec leurs limites :
Dans tous les cas, la transition pose une question de tempo : si l’on attend que l’évidence soit incontestable, le débat ne se fera pas dans un colloque, mais dans une crise budgétaire. Or les grandes mutations, vous l’écrivez avec justesse, naissent souvent du chaos. Le problème est que le chaos ne choisit pas le moment, ni les perdants.
Nos gouvernements ne sont pas “stupides”. Ils sont souvent en retard, prisonniers d’une logique de court terme, et d’un cadre institutionnel qui rend la décision lente — particulièrement en Belgique. Mais l’enjeu n’est plus marginal : si une part du travail intellectuel standardisable s’évapore, si la productivité explose sans se traduire mécaniquement en masse salariale taxable, alors continuer à financer l’État comme hier devient un pari risqué. Attendrons-nous que la réalité casse le système pour le repenser, ou accepterons-nous enfin d’ouvrir le chantier avant l’accident ?
Cette opinion a également été publiée dans La Libre Eco