
La révolution industrielle de l’IA, prolongée par la robotique, est soudaine, universelle et trop puissante pour être comparée aux précédentes. Elle atteint simultanément les métiers intellectuels, administratifs, créatifs, industriels et manuels. Dans une économie mondialisée, toute innovation franchit les frontières.
On nous sert pourtant la baliverne rassurante selon laquelle autant d’emplois seront créés que supprimés.
Mais l’histoire n’est pas une loi économique. Rien ne garantit que les nouveaux métiers apparaîtront en nombre équivalent, avec les mêmes revenus, aux mêmes endroits ni pour les mêmes personnes.
L’IA repose sur les données, la puissance de calcul, les infrastructures et d’immenses capitaux. Ses économies d’échelle sont gigantesques. Un système développé se diffuse partout à un coût marginal quasi nul. Elle favorise donc une concentration capitalistique permettant à quelques acteurs de capter l’essentiel d’un marché.
Les gains de productivité seront peut-être immenses. Mais leur répartition est le véritable enjeu. Si l’IA remplace une partie du travail, tandis que la propriété reste concentrée, le capital recueillera l’essentiel de la valeur créée, alors que les salaires et les cotisations sociales progresseront beaucoup moins vite.
Or, nos États sociaux reposent encore sur des prélèvements principalement fondés sur le travail. Nous taxons les rémunérations pour financer les pensions, les soins de santé, le chômage et la solidarité, au moment où l’IA risque de réduire la part du travail dans la richesse produite. C’est une contradiction historique.
`Comment préserver les systèmes par répartition si une part croissante de la valeur échappe à leur assiette ? Comment maintenir les solidarités entre actifs et inactifs, mais aussi entre générations, si l’effort pèse toujours sur un travail fragilisé ? Comment éviter une fracture entre ceux qui possèdent les machines et ceux dont elles réduisent le revenu ?
Nous devrons imaginer d’autres architectures. Il faudra faire contribuer tous les revenus, quelle que soit leur origine, élargir le financement social à la valeur ajoutée, aux rentes et aux gains de productivité automatisés, mieux articuler la fiscalité du travail et celle du capital, et coordonner ces réformes à l’international pour éviter la fuite des bases taxables. Il ne s’agit pas de punir l’innovation, mais de l’inscrire dans un nouveau contrat social.
La question est politique. Qui possédera les outils ? Qui recueillera leurs gains ? Qui financera la solidarité ?Si le politique attend que la rupture apparaisse dans le chômage, les déficits et la colère sociale, il sera trop tard. L’IA avance à la vitesse du calcul. Nos institutions raisonnent encore à celle du siècle dernier.