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Recettes fiscales du Maroc: et si la leçon venait du Sud ?

Sujet traité dans les médias

En 2025, l'administration fiscale marocaine a collecté près de 295 milliards de dirhams, 18,9 % de plus qu'un an plus tôt, sans hausse générale des taux. La Belgique, qui prélève 42,6 % de son PIB, attend 0,6 % de croissance et un déficit qui se creuse. Comparer n'est pas copier. Mais la trajectoire marocaine pose une question de méthode que nous aurions tort d'écarter.

1. Recettes fiscales marocaines : près de 295 milliards de dirhams en 2025

Les chiffres ont de quoi éblouir. En 2025, les recettes fiscales brutes gérées par la Direction générale des impôts ont atteint près de 295 milliards de dirhams, en hausse de 18,9 % et 13,8 % au-dessus des prévisions. L'impôt sur les sociétés y dépasse à lui seul 100 milliards, plus du double de 2021, soit un tiers du total. Nettes des remboursements, les recettes atteignent 270 milliards, en hausse de 19,4 %1. Et la dynamique se poursuit : à fin août 2026, il progresse encore de 21,6 %2.

Au même moment, la Banque nationale de Belgique prévoit 0,6 % de croissance en 2026, un déficit passant de 5,3 % à 5,7 % du PIB d'ici 2028 et une dette approchant 115 %3. Le gouvernement cherche 10 milliards d'euros. Les contribuables, eux, cherchent des repères. La Banque impute le ralentissement de 2026 au choc de la guerre en Iran ; mais le déficit, lui, continue de se creuser quand la croissance revient à 1,3 % en 2028. Le mal n'est donc pas conjoncturel.

2. Budget belge : une base qui s'essouffle plutôt qu'un manque d'impôt

La conclusion hâtive serait de croire que nos recettes s'effondrent. Elles ne s'effondrent pas : elles progressent encore : de 12,8 milliards d'euros d'ici 2029 pour le fédéral et la sécurité sociale. Mais les dépenses, elles, augmentent de 21,2 milliards, et la part des recettes dans le PIB recule de 30,4 % à 29,5 %, constate la Cour des comptes4. Vieillissement, défense et charges d'intérêt font le reste. Et avec une pression fiscale de 42,6 % du PIB, au cinquième rang de l'OCDE4, la voie du taux est épuisée. Notre problème n'est pas un déficit d'impôt ; c'est une base qui s'essouffle.

3. Loi-cadre 69-19 : le cap fiscal que le Maroc s'est donné

D'où vient alors la dynamique marocaine ? D'abord de la croissance : 4,9 % en 2025 selon le Haut-Commissariat au Plan5. L'impôt suit la base ; la base suit l'activité. Mais aussi d'une méthode. En juillet 2021, le Maroc a adopté une loi-cadre portant réforme fiscale qui fixe un cap pluriannuel : élargir l'assiette puis alléger progressivement la charge de ceux qui paient déjà, garantir la neutralité de la TVA, faire converger les taux, intégrer l'informel6. Les lois de finances déroulent depuis ce programme : convergence de l'impôt sur les sociétés à partir de 2023, révision du barème de l'impôt sur le revenu en 2025. Une séquence annoncée, puis tenue.

Le troisième ressort est l'administration elle-même : digitalisation, croisement des données, facturation électronique amorcée en 2026 pour les grandes entreprises. Le contrôle fiscal, désormais piloté par la donnée, a rapporté plus de 20 milliards de dirhams en 20257 – quand notre Cour des comptes s'inquiète de l'effet des réductions de personnel sur le rendement du contrôle fiscal4. Et un signe de confiance que nos entreprises apprécieraient : 26 milliards de dirhams de remboursements et de restitutions en 20251. Les opérations de régularisation, souvent citées, n'ont en revanche pesé que marginalement : un peu plus de 2 milliards de dirhams d'avoirs déclarés en 2024.

4. Les limites du modèle marocain : admirer sans idolâtrer

L'honnêteté impose de nuancer l'éblouissement. L'impôt sur les sociétés repose sur une poignée d'acteurs : environ 150 grandes entreprises en assurent l'essentiel, sur quelque 400.000 sociétés8. Les salariés supportent près des trois quarts de l'impôt sur le revenu. Et la réforme n'a pas fait que baisser des taux : elle les a relevés au sommet, à 35 % pour les plus gros bénéfices et 40 % pour les banques.

La croissance de 2026 doit beaucoup à une récolte exceptionnelle ; le Haut-Commissariat au Plan attend 3 % en 20275. Les dépenses publiques progressent plus vite que les recettes, de plus de 10 % à fin août2. Surtout, une pression fiscale de 21 à 25 % du PIB selon la définition retenue n'est pas comparable à la nôtre. Rattraper un retard n'est pas gérer une saturation.

5. Fiscalité belge : un cap, une séquence, un outil

Une comparaison n'a pas besoin d'être flatteuse pour être utile. La Belgique réforme par à-coups, au rythme des accords de gouvernement et des contrôles budgétaires ; les règles changent, parfois rétroactivement, rarement dans une vision d'ensemble. Une trajectoire pluriannuelle, inscrite dans un texte-cadre et suivie dans le temps, offrirait ce qui manque le plus aux entreprises et aux ménages : la prévisibilité. La stabilité est aussi une politique fiscale.

Vient ensuite la séquence. Élargir l'assiette avant de baisser les taux, et le faire visiblement, rend la réforme acceptable. Chez nous, le débat oppose hausses d'impôt et économies comme si l'assiette était une donnée ; or chaque niche dont plus personne ne mesure le rendement la réduit. Le Maroc s'est fixé d'intégrer l'informel ; nous avons, nous aussi, notre économie grise, qui grossit chaque fois que le prix de la légalité augmente. Reste l'outil. La facturation électronique, obligatoire en Belgique depuis le 1er janvier 2026 et engagée au Maroc, l'illustre : bien pilotée, elle renforce la conformité ; mal accompagnée, elle pénalise d'abord ceux qui cherchent à respecter la règle.

Au nord, nous demandons presque toujours combien prélever. Au sud, on s'est demandé sur qui et comment. Les recettes publiques ne se décrètent pas, elles se construisent. La Méditerranée ne nous offre pas un modèle ; elle nous tend un miroir.


Cette opinion a également été publiée en version plus courte dans La Libre Eco

Références
  1. Direction générale des impôts, rapport d'activité 2025 (juin 2026), via La Vie éco ; série 2021-2025 : DGI, via La Vie éco/MAP, 18 février 2026.
  2. Trésorerie générale du Royaume, situation à fin août 2026, via TelQuel, 14 septembre 2026.
  3. Banque nationale de Belgique, projections macroéconomiques, 12 juin 2026.
  4. OCDE, statistiques des recettes publiques (année 2024), via RTBF ; Cour des comptes, commentaire de l'ajustement budgétaire fédéral 2026, via L'Echo, 26 mai 2026.
  5. Haut-Commissariat au Plan, comptes nationaux 2025 et budget économique 2026-2027, via Aujourd'hui le Maroc et FNH.
  6. Loi-cadre n° 69-19 portant réforme fiscale, promulguée par dahir n° 1-21-86 (BO du 26 juillet 2021).
  7. EcoActu, « Contrôle fiscal : la DGI engrange plus de 20 Mds de DH en 2025 » ; régularisation 2024 : Office des changes, via Boursenews.
  8. le360, « La réforme de l'impôt sur les sociétés génère des recettes historiques » ; répartition de l'IR : Les Eco.


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