Pourquoi les expert·e·s-comptables ont du mal à demander de l'aide ?
Temps de lecture: 7 min | 19 févr. 2026 à 05:08
Guy KAHN
Président @ Experts-comptables sans frontières | Administrateur @ Forum For the Future
Dans un métier où la rigueur est reine, beaucoup d'experts·e·s-comptables s'épuisent en silence, incapables de demander de l'aide. Derrière la façade du professionnalisme, la fatigue, le stress et le sentiment d'isolement s'installent.
Et si le véritable courage, aujourd'hui, consistait à oser dire :« J'ai besoin de soutien»?
Suite à ma chronique que je m’étais permis de vous adresser, à l’occasion du Salon FECOFI consacré au thème des« Entreprises en difficulté : Rôle et Responsabilité du professionnel du chiffre », une question soulevée par une consœur sur les réseaux sociaux résonne avec une acuité particulière :« Qui sont les sentinelles des expert·e·s-comptables ? »
Cette interrogation ouvre en réalité une brèche dans un mur de silence que nous avons collectivement érigé. Car si nous sommes formé·e·s à détecter les signaux de détresse chez nos client·e·s, qui, donc, veille sur nous ? Qui perçoit les fissures imperceptibles derrière la façade de notre maîtrise professionnelle ?
Derrière la rigueur de nos analyses et l'apparente maîtrise de nos vies professionnelles, nombreux sont les expert·e·s-comptables qui portent un fardeau invisible. Le burn-out dans notre profession n'est plus une exception lointaine, mais une réalité croissante qui frappe à nos portes. Comment se fait-il que nous, qui excellons dans la défense des intérêts de nos client·e·s, peinions tant à protéger notre propre équilibre mental ?
Explorons, donc, ensemble les mécanismes psychologiques et culturels qui nourrissent ce silence assourdissant.
1.Une culture du « tenir bon » tissée dès la formation
Notre métier d'expert·e-comptable repose sur une posture de solidité, de contrôle et de fiabilité. Dès les premières années d'études, la pression s'installe comme une compagne fidèle : examens exigeants, stages formateurs, charge de travail considérable, performance intellectuelle attendue, responsabilités multiples envers les client·e·s et le cabinet.
Peu à peu, tel un fil d'acier qui se forge dans la répétition, se crée une croyance tenace, presque une loi non écrite :« je dois tenir, à tout prix ». Ce conditionnement silencieux renforce un modèle de réussite fondé davantage sur la résistance que sur la régulation.
Le stress chronique, la fatigue émotionnelle, la peur diffuse de faillir deviennent des compagnons de route que nous apprenons à normaliser.« Si je montre que je suis fatigué·e, on pensera que je ne suis pas à la hauteur. »Cette phrase, murmurée dans tant de consciences professionnelles, illustre le mythe tenace de l'invulnérabilité qui traverse notre profession comme une ombre portée.
2. Les mécanismes psychologiques qui empêchent de demander de l'aide
Demander du soutien devrait être un réflexe de prévention, une démarche aussi naturelle que de consulter un·e médecin lorsque le corps souffre. Pourtant, pour beaucoup d'entre nous, c'est une barrière quasi infranchissable, un mur invisible mais terriblement solide.
Plusieurs mécanismes psychologiques éclairent cette résistance :
- Le schéma de « sur-responsabilité » :« Je dois tout maîtriser. »Cette croyance nous pousse à porter seul·e le poids de tous les dossiers, de toutes les décisions, sans jamais déléguer la charge émotionnelle qui les accompagne.
- Le biais de toute-puissance :« Je n'ai besoin de personne. »Cette illusion d'autonomie absolue nous isole progressivement, comme si reconnaître un besoin d'aide revenait à admettre une forme d'échec personnel.
- La loyauté invisible :« Je dois rester fort·e pour mes client·e·s. »Cette fidélité silencieuse à nos client·e·s, si noble soit-elle, nous transforme parfois en gardien·ne·s stoïques qui oublient leur propre humanité.
Ces schémas, renforcés par un environnement professionnel souvent compétitif, conduisent à une forme d'auto-silence. Nous devenons les thérapeutes des autres, les confident·e·s des difficultés économiques et humaines, mais nous ne trouvons plus de lieu où déposer notre propre charge émotionnelle. L'expert·e-comptable finit par ressembler à un phare : toujours là pour guider, mais profondément seul·e dans sa tour.
3. Les effets invisibles du silence
Les conséquences de ce silence sont profondes, parfois durables, comme des fractures qui s'aggravent lentement sans que personne ne les voie :
épuisement professionnel qui se glisse dans chaque geste quotidien,
perte progressive d'empathie envers nos client·e·s et nos collaborateur·trice·s,
troubles du sommeil qui nous privent de repos véritable,
irritabilité croissante qui altère nos relations,
désengagement progressif qui érode notre passion initiale.
Certaines études révèlent des taux préoccupants de burn-out et de fatigue compassionnelle dans les professions juridiques et du chiffre. Ce n'est pas tant la complexité technique des dossiers qui nous épuise, mais bien ce poids émotionnel du non-dit, cette obligation tacite de « tenir » en toute circonstance, comme si notre légitimité professionnelle dépendait de notre capacité à ne jamais fléchir.
Le silence professionnel devient alors, paradoxalement, un facteur aggravant de risque psychosocial. En refusant de parler, nous ne nous protégeons pas , nous nous fragilisons.
4. Oser la demande d'aide : un acte de lucidité et de courage
Paradoxalement, c'est souvent lorsque la situation atteint un point critique que la parole commence enfin à se libérer. Comme si nous devions toucher le fond pour oser remonter à la surface.
Pourtant, demander de l'aide n'est pas un aveu de faiblesse. C'est, au contraire, un acte de lucidité professionnelle et de responsabilité humaine. C'est reconnaître que nous sommes des êtres humains avant d'être des expert·e·s, et que notre valeur ne réside pas dans notre capacité à tout endurer seul·e.
Consulter un·e psychologue du travail, participer à un groupe de supervision ou d'intervision entre pairs, permet de :
restaurer la clarté mentale nécessaire à nos prises de décision,
réguler la charge émotionnelle avant qu'elle ne nous submerge,
retrouver le discernement et la distance nécessaire,
renforcer notre performance professionnelle à long terme.
J'ai souvent pu constater qu'un·e expert·e-comptable accompagné·e développe une posture plus ajustée : plus apaisée dans sa gestion du stress, plus stratégique dans ses choix, et, paradoxalement, plus forte dans sa présence professionnelle. L'accompagnement n'affaiblit pas : il consolide.
5. Vers une culture du soutien au sein de nosInstitutions
Briser ce silence ne peut être qu'une démarche collective. Il nous revient, en tant que communauté professionnelle, de créer les conditions d'une véritable culture du soutien :
Reconnaître la santé mentale comme un enjeu déontologique et humain, au même titre que la formation technique continue. Prendre soin de soi n'est pas un luxe, c'est une nécessité professionnelle.
Former les expert·e·s-comptables à la gestion du stress et à la régulation émotionnelle, comme nous le faisons pour la comptabilité ou la fiscalité. Ces compétences ne sont pas innées : elles s'apprennent.
Créer des espaces confidentiels d'échanges entre pairs,groupes d'intervision, de supervision ,où la parole peut circuler librement, sans jugement, dans un climat de confiance mutuelle.
Valoriser les parcours de celles et ceux qui ont osé parler, qui ont demandé de l'aide et qui ont su rebondir. Leurs témoignages sont autant de phares pour celles et ceux qui doutent encore.
Dans les grands cabinets comme dans les structures individuelles, la prévention psychologique devient une condition essentielle de durabilité. Le bien-être professionnel ne s'oppose plus à la performance comptable ou fiscale : il en constitue la base même, le terreau fertile sans lequel aucune excellence durable ne peut véritablement s'épanouir.
Conclusion
Oser parler de ses difficultés, c'est déjà sortir du piège de l'isolement. C'est refuser de porter seul·e un fardeau qui n'a jamais été fait pour être porté dans la solitude.
Et si, au fond, le véritable courage de l'expert·e-comptable moderne n'était plus seulement d'écouter attentivement ses client·e·s et de se conformer aux exigences des organes professionnels… mais de se faire entendre lui-même, elle-même ?
D'oser dire :« J'ai besoin d'aide », avec la même dignité et la même détermination que nous mettons à défendre celles et ceux qui nous font confiance.
Car nos client·e·s n'ont pas besoin de héros invulnérables. Ils ont besoin de professionnel·le·s lucides, équilibré·e·s, et profondément humain·e·s.