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La santé mentale est-elle notre plus grand défi économique ?

Sujet traité dans les médias

Il faut peut-être commencer par écouter ceux qui sont au front. Psychiatres, psychologues, médecins, enseignants, associations : tous lancent le même signal. La santé mentale se dégrade.​

Chez les jeunes, mais pas seulement. L’anxiété s’installe. L’épuisement aussi. Les addictions changent de forme. Beaucoup ont le sentiment de perdre leur place. Nous continuons à considérer cela comme un sujet de santé. Je crois que c’est devenu un sujet économique majeur.

Nos sociétés s’épuisent parce qu’elles ont fait de l’utilité une valeur centrale. Il faut être performant, disponible et mesurable. Dans l’entreprise, tout passe par des KPI. Cette logique gagne désormais la vie privée. Les vacances deviennent des projets. Les enfants aussi. Le corps doit être entretenu. Le sommeil surveillé. Le temps optimisé. En bref, il faudrait toujours être une meilleure version de soi-même.

Nous appliquons ainsi les codes de l’entreprise à nos existences. Même le vieillissement devient suspect. Il faut rester jeune. Il faut surtout rester employable. Or, retrouver un travail après 50 ans devient souvent difficile. La jeunesse n’est donc plus seulement un idéal esthétique. Elle devient presque une condition économique. Personne ne survit sans ce contexte.

Jacques Attali a souvent rappelé que les sociétés se distinguent par leur rapport à la mort. Cette idée me paraît essentielle. Nous cachons la vieillesse. Nous éloignons la mort. Et lorsqu’elle survient, elle interrompt à peine le mouvement. Il n’y a parfois plus de ralentissement, de silence ou de recueillement, comme j’ai observé aux États-Unis. Même la fin d’une vie semble donc devoir se plier au rythme général. Il en est de même pour la maladie. Quand une personne tombe malade en entreprise, la première question qui fuse, après l’émoi de ramener cela à sa propre vie ou à ses proches, c’est : qui la ou le remplace ? Et que penser du jugement méprisant de ceux qui considèrent le burn-out comme le signe d’un manque de caractère ?

Le paradoxe est immense. La machine devait nous faire gagner du temps. Elle l’a fait. Mais ce temps a été immédiatement repris par les écrans et par l’urgence permanente. Nous allons plus vite. Nous ne vivons pas nécessairement mieux. Nous avons gagné du temps technique et perdu du temps intérieur.

Le consumérisme ajoute une autre tension. Les réseaux sociaux exposent sans cesse la réussite supposée des autres. La comparaison est devenue permanente. Elle tient dans une poche. Et elle suscite une insatisfaction persistante.

La politique n’aide guère. Nos gouvernements savent annoncer les économies à réaliser. Ils savent commenter les déficits. Ils savent moins dessiner l’avenir. Or, une société ne vit pas seulement de comptes publics. Elle a besoin d’une direction et d’un avenir souhaitable. Lorsque le discours collectif se résume aux restrictions, l’angoisse finit par s’installer.

Les jeunes portent une part immense de cette tension. Le Covid a interrompu leur construction à un moment crucial. Les rencontres, les amitiés, les premiers amours et les expériences ont été suspendus. Une partie d’entre eux est entrée dans l’âge adulte avec une fragilité que nous avons probablement sous-estimée.

Et voici maintenant l’intelligence artificielle. Jusqu’ici, une génération succédait à une autre. Désormais, dans certains métiers, une question nouvelle se pose : serai-je remplacé par une machine ? Ce n’est pas seulement un problème d’emploi. C’est aussi une question d’utilité. Or, se sentir utile compte beaucoup pour l’équilibre humain.

Tout cela survient au moment où les inégalités deviennent plus visibles. Les patrimoines se concentrent. Les trajectoires sociales s’éloignent. Chacun voit ce que possèdent les autres. Cette comparaison permanente finit parfois par devenir névrotique.

Et, au même moment, la sécurité sociale devient de plus en plus souvent une variable d’ajustement budgétaire. C’est une erreur. La sécurité sociale est le bien commun de nos États sociaux. Dans une société déjà fragilisée, l’affaiblir revient à accentuer l’insécurité que l’on prétend ensuite combattre.

Il y a enfin les échappatoires. Zola avait montré dans L’Assommoir comment l’alcool pouvait devenir le refuge de ceux qui n’avaient plus d’horizon. Les formes ont changé. Drogues, médicaments, alcool, écrans, jeux, réseaux sociaux : nos sociétés ont inventé de nouveaux assommoirs.

Je ne crois pourtant pas que nous allions vers un avenir sombre. Nous avons des technologies extraordinaires. La médecine progresse. L’intelligence artificielle peut nous faire gagner du temps et alléger certaines tâches.

Mais alors, une question s’impose : que ferons-nous du temps libéré ? C’est peut-être là que réside l’un des grands défis économiques des prochaines années. Non seulement combien nous produirons, mais dans quel état humain nous le ferons !

En conclusion de cette chronique, co-rédigée avec Aline Durand, directrice d’Aux Racines, la santé mentale n’est plus une affaire privée. Elle devient une condition du fonctionnement même de l’économie. Une économie saine ne peut pas perdurer dans une société psychiquement épuisée.


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