
Est-il envisageable de revenir à l’étalon-or, c’est-à-dire à un système monétaire où les monnaies seraient garanties par un métal précieux ? Depuis la suspension de la convertibilité du dollar en or, en 1971, qui annonçait la fin des accords de Bretton Woods, les devises évoluent au gré de la confiance qu’on leur accorde et de la force des économies qui les soutiennent.
Aucun économiste sérieux, ou presque, n’oserait envisager un retour à ce système. John Maynard Keynes (1883-1946) avait d’ailleurs qualifié l’étalon-or de « relique barbare ». Et puis, extraire de l’or du sol pour le réenfouir dans les coffres des banques centrales constitue une étrange absurdité économique. Au reste, ne dit-on pas qu’une mine d’or est un trou dans le sol avec un menteur à son sommet ? Cette formule, attribuée à Mark Twain, me rappelle La Mine d’or de Dick Digger, un album de Lucky Luke, publié en 1949. C’est aussi dans ces aventures que j’avais appris qu’on pouvait « saler » une mine, c’est-à-dire y introduire artificiellement de l’or pour faire croire à l’existence d’un filon. Une technique consistait à projeter des grains d’or dans la roche à l’aide d’une arme chargée de chevrotine.
Et pourtant, les banques centrales achètent massivement de l’or. Selon le World Gold Council, elles en ont encore acquis près de 289 tonnes nettes au deuxième trimestre 2026. La Chine, la Pologne et plusieurs pays émergents renforcent leurs réserves. Pourquoi ? Parce que l’or est un actif qui n’est la dette de personne. Il échappe au risque de défaut d’un État et, lorsqu’il est conservé sur le territoire national, peut réduire l’exposition aux sanctions financières étrangères. Le gel, en février 2022, d’environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe a constitué un tournant majeur. Derrière ces achats se profile une interrogation sur la confiance accordée au dollar américain.
Plus troublant encore, le comportement de l’or a profondément changé. Traditionnellement, une hausse des taux d’intérêt réels américains entraîne une baisse du prix de l’or, puisque ce métal ne procure aucun rendement. Or, entre mars 2022 et octobre 2023, les taux d’intérêt réels américains à cinq ans ont augmenté de plus de quatre points de pourcentage, sans empêcher l’or de progresser. Cette rupture révèle que le métal précieux n’est plus uniquement sensible aux conditions monétaires. Il devient également une assurance contre les risques géopolitiques, les déficits publics et la fragilité des obligations souveraines. Lorsque les actions et les obligations baissent simultanément, l’or retrouve une fonction de diversification qui semblait appartenir au passé.
Etre ennemi des Etats-Unis est dangereux, mais en être ami peut être fatal
Une formule attribuée à Henry Kissinger résonne alors étrangement : être ennemi des États-Unis est dangereux, mais en être ami peut être fatal. Les pays qui accumulent des créances américaines dépendent des choix budgétaires et monétaires de Washington. Or, les taux d’intérêt à long terme américains demeurent élevés, notamment parce que les investisseurs exigent une prime supplémentaire pour détenir des obligations à long terme. Cette prime reflète une inquiétude croissante face à l’accumulation des déficits et de la dette publique. Le risque est celui d’une domination budgétaire, c’est-à-dire d’une politique monétaire progressivement subordonnée aux besoins de financement de l’État. Scott Bessent, secrétaire américain au Trésor, cherche précisément à maîtriser ces taux d’intérêt. Et voici que ce dernier vient de recruter Judy Shelton, économiste favorable à la restauration du rôle monétaire de l’or, le 9 octobre 2026. Cette nomination ne démontre évidemment rien, mais elle mérite l’attention.
Une autre hypothèse doit alors être envisagée : la réévaluation comptable des réserves d’or américaines. Les États-Unis détiennent environ 8 133 tonnes d’or, propriété du Trésor, mais toujours valorisées légalement à quelque 42,22 dollars l’once, soit environ 11 milliards de dollars. Au prix hypothétique de 4 200 dollars l’once, ces réserves représenteraient près de 1 100 milliards de dollars. Une modification légale de leur valorisation permettrait d’enregistrer une plus-value comptable considérable. Le Trésor pourrait mobiliser cette différence en émettant des certificats-or supplémentaires auprès de la Réserve fédérale. Bien sûr, une telle opération ne créerait aucune richesse réelle, ne réduirait pas mécaniquement la dette publique et constituerait d’abord une écriture comptable. Sa monétisation éventuelle serait une opération distincte. Elle pourrait néanmoins marquer symboliquement le retour de l’or dans la stratégie monétaire américaine.
Le Fonds monétaire international a consacré plusieurs études aux régimes monétaires fondés sur l’or. Des travaux publiés en 1989 et en 1995 en soulignent les limites, notamment son coût, la variabilité de sa valeur et les contraintes qu’il impose aux ajustements économiques. Depuis 1978, les statuts du FMI ont d’ailleurs abandonné l’or comme référence obligatoire du système monétaire international. Un retour à l’étalon-or classique paraît donc difficilement concevable. Mais le renforcement du rôle monétaire de l’or est une question différente.
Tout ce qui précède constitue un assemblage d’intuitions que je rassemble de manière délibérément peu objective. Les achats d’or des banques centrales, la rupture de sa relation traditionnelle avec les taux d’intérêt réels, les inquiétudes sur la dette américaine, le recrutement de Judy Shelton et l’hypothèse d’une réévaluation des réserves métalliques ne démontrent aucun projet concerté. Encore moins l’imminence d’un bouleversement monétaire.
Mais il subsiste une contradiction troublante. Une banque centrale qui achète de l’or ne revient évidemment pas à l’étalon-or. Elle ne garantit pas la convertibilité de sa monnaie en métal précieux. Elle renforce néanmoins les actifs qui soutiennent son bilan par un métal indépendant de toute promesse de remboursement. Ce n’est pas une garantie juridique de la monnaie, mais cela peut contribuer à sa crédibilité.
Depuis 1971, les monnaies reposent sur la confiance. Or, lorsque les institutions chargées de préserver cette confiance accumulent de l’or, elles expriment peut-être leurs propres doutes. L’étalon-or ne reviendra probablement pas sous sa forme ancienne. Mais il pourrait revenir par la petite porte, non comme une règle de convertibilité, mais comme un ultime refuge de crédibilité monétaire.
Et c’est précisément ce qui mérite une vigilance particulière.
Contribution publiée dans le trends : https://trends.levif.be/opinions/chroniques/et-si-letalon-or-revenait-par-la-petite-porte/