
Le trumpisme s’ancre dans trois fractures profondes de la société américaine. D’abord, un bouleversement démographique : en 40 ans, la part des Blancs non hispaniques a chuté de 80 % à 57 %, générant une anxiété identitaire que le slogan « MAGA » exploite comme nostalgie raciale. Cette polarisation a permis à Donald Trump de mobiliser une base de Blancs ruraux et non diplômés en 2024, malgré une diversification des votes minoritaires.
Ensuite, l’échec du « rêve américain » pour une classe ouvrière déclassée est central. La stagnation des salaires, les logements inabordables, le déclin syndical et la précarité de la « gig economy » ont créé un fossé entre les « anywhere » (gagnants mobiles de la mondialisation) et les « somewhere » (perdants sédentaires). La crise des opioïdes, avec plus de 645 000 morts depuis 1999, décime ces communautés. Le système carcéral surpeuplé et la prolifération des armes aggravent ce délitement social. Ce désespoir collectif, où le néolibéralisme atomise l’individu en « homo economicus », est capté par Trump.
Enfin, l’immigration est instrumentalisée comme bouc émissaire, réactivant un nativisme historique. Bien qu’elle soit économiquement bénéfique, Trump et ses lieutenants ont capitalisé sur la « deep story » d’Arlie Hochschild : le sentiment d’abandon des classes ouvrières blanches se sentant spoliées par un système privilégiant d’autres.
Ces fractures sont amplifiées par la domination des géants technologiques, dont les algorithmes manipulent les émotions et créent des bulles de réalité, fournissant au populisme des outils de contrôle social inédits. Cela forge un protofascisme numérique.
Le trumpisme est un mouvement populiste s’inscrivant dans une lignée anti-élites. La personnalité narcissique et autoritaire de Trump a généré une loyauté tribale quasi sectaire, normalisant la catastrophe. Des figures comme Reagan, Gingrich, Pat Buchanan (« America First ») et des institutions comme la Federalist Society ont préparé le terrain en radicalisant le conservatisme et la justice.
L’alliance de Trump avec les évangéliques est cruciale. Sur fond de nationalisme chrétien, Trump est perçu comme un rempart contre la sécularisation et le wokisme, défendant des valeurs traditionnelles, tout en bénéficiant de théories du complot. Il incarne une figure messianique, réécrivant l’histoire et manipulant la post-vérité pour disqualifier toute opposition.
La tentative de coup d’État du 6 janvier 2021 est un « moment reichstagien » révélateur de la fragilité démocratique. Trump a incité à l’insurrection puis a gracié les émeutiers en 2025, sapant le système judiciaire et la tradition du transfert pacifique du pouvoir. Cette remise en question des faits est facilitée par des médias hyperpolarisés, affaiblissant le journalisme local.
L’ambition de Trump s’inscrit dans une « Destinée Manifeste » réinterprétée, rompant avec l’exceptionnalisme américain au profit d’une logique transactionnelle. Le mouvement MAGA exprime un nationalisme isolationniste révélant les réalités d’une Amérique profondément divisée. Le trumpisme n’est pas la cause des fractures américaines, mais leur symptôme le plus spectaculaire et leur amplificateur le plus efficace, menaçant la démocratie par la désinformation et le culte du chef.
L’expérience américaine du trumpisme résonne comme un avertissement pour l’Europe. Les dynamiques de polarisation, de désinformation numérique, de défiance envers les élites et d’instrumentalisation des peurs identitaires ne sont pas propres aux États-Unis. Partout dans le monde occidental, des fractures socio-économiques comparables fragilisent la cohésion sociale et la confiance dans les institutions. Le risque de voir la « catastrophe normalisée » et la post-vérité s’imposer comme mode de gouvernement constitue un défi majeur pour la délibération démocratique.